5 octobre 2008

L'AFFAIRE COFFIN ET LES NOMBREUSES JEEPS (QUATRIÈME PARTIE)

RAPPORT DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE BROSSARD SUR L’AFFAIRE COFFIN (27 NOVEMBRE 1964)
VOL. 1 CHAPITRE 5 (Quatrième partie)

LA JEEP DONT LA PRÉSENCE EN GASPÉSIE OU AUX ENVIRONS AURAIT ÉTÉ CONSTATÉE PAR DES TÉMOINS OCULAIRES À L’ÉPOQUE OÙ LES CRIMES FURENT COMMIS.
Quant à M. Doyon, il a nié de nouveau devant cette Commission avoir déclaré à Me Maher et à Me Gravel qu’il avait vu des traces de jeep dans les alentours du lieu où se trouvait la camionnette abandonnée ; après avoir déclaré se souvenir cependant avoir dit à Mes Gravel et Maher qu’il devait y avoir des traces de jeep, « puisqu’on savait pertinemment qu’une jeep s’était rendue là », il se ravisa et ajouta avoir dit qu’il « présumait » qu’il devait y avoir des traces de jeep. Il fut cependant catégorique sur le fait de n’avoir pas déclaré à Me Gravel et à Me Maher avoir vu des traces de jeep lors de son voyage avec Sinnett. Il nia avoir dit à Me Gravel, comme celui-ci l’avait affirmé, qu’il avait vu un orignal près de la camionnette des Américains, mais admit avoir pu parler du mauvais caractère du vieux Lindsey. En fin de témoignage, il affirma « qu’à part les renseignements qu’il a pu communiquer à Me Gravel et à Me Maher lors de cette fameuse entrevue, il n’a pas communiqué à la défense d’autres renseignements. »
Au cours de son témoignage, M. Doyon référa à un rapport en date du 13 octobre qu’il avait fait tenir au capitaine en charge de la police judiciaire dans lequel il réitérait n’avoir pas déclaré à Mes Gravel et Maher avoir vu des traces de jeep aux alentours de la camionnette laissée par les chasseurs américains, avoir averti Me Gravel de la fausseté de communiqués publiés par les journaux à ce sujet et avoir reçu de Me Gravel l’admission que celui-ci s’était probablement trompé, vu que lui-même n’était jamais allé sur les lieux.
Quant à Me Maher, interrogé brièvement sur cette question, il déclara n’avoir eu qu’une seule entrevue à ce sujet avec M. Doyon, celle où il accompagna Me Gravel au domicile de Doyon. Il affirma qu’il fut question des traces de jeep, mais qu’il ne fut pas question du témoignage que Doyon avait rendu au procès ; il affirma que Doyon leur déclara que lui et Sinnett avaient vu des traces de jeep dans le bas et dans le haut de la côte où était le camion de Lindsey.
Me Maher reconnut que c’était la première fois que M. Doyon faisait une telle déclaration.
Ainsi donc, dès l’étude de cette première question, se pose nettement le problème de la crédibilité qu’il faut accorder aux diverses déclarations de Me Gravel, de Me Maher et de M. Doyon quant à ce qu’aurait exactement déclaré M. Doyon aux deux premiers lors de l’entrevue du 11 septembre. Ce n’est ni la première fois et ce ne sera malheureusement pas la dernière où la même difficulté se présentera.
Dans ce cas particulier, il faut retenir ceci qui est d’importance en ce qui a trait aux sentiments qui animaient Me Maher, Me Gravel et M. Doyon lorsqu’eut lieu l’entrevue des premiers avec Doyon etn septembre 1955 ; ce qui suit illustre bien leur était d’esprit ! Le 16 septembre de la même année, Me Maher, après en avoir causé avec Me Gravel, signa une déclaration relative à la jeep sur laquelle il avait fait des recherches en compagnie du reporter MacLean, au Nouveau-Brunswick, et laissait planer des doutes sur la possibilité que cette jeep pouvait avoir été celle qu’avait prétendu voir Coffin. Or, nous savons, comme nous le verrons ci-après lorsqu’il sera plus particulièrement question de cette jeep de M. Arnold, que dès l’époque du procès, Me Maher avait acquis la conviction que cette jeep de M. Arnold ne pouvait être celle que Coffin avait prétendu voir. Il y avait donc une contradiction flagrante entre cette conviction acquise par Me Maher et les doutes qu’il jugeait bon de soumettre au ministère de la Justice. Or, voici les explications données par Me Maher quant aux raisons et motifs de l’envoi par lui au ministère de cette déclaration du 16 septembre 1955 :
t. pages 9323 et 9324 :
« R. J’en avais parlé avec Me Gravel, et on essayait de sauver la tête de notre client encore, et puis j’ai fait cette déclaration-là, j’ai tout mis ces faits-là, et puis c’est une tentative de ma part d’obtenir un nouveau procès, ou au moins une commutation ; maintenant, je sais bien pourquoi vous me demandes ça, c’est parce que vous allez me dire qu’au procès j’avais calculé que je n’étais pas capable de le relier au jeep et qu’ici je dis c’était possible que ce soit ce jeep-là, ça, je l’admets, mais …
R. Elle est plaidée un peu, vous savez, elle est argumentée un peu, c’est pour ça que Me Deschênes me demande ça, mais tous les moyens avaient été épuisés et puis on essayait encore, on a essayé jusqu’à la fin, soit auprès de la Cour Suprême, soit auprès du Cabinet du ministre de la Justice, du Solliciteur général. »

Q. Si je comprends bien la dernière partie de votre témoignage, c’est que, eu égard aux renseignements que vous avez obtenus de monsieur Harris, l’avocat du Nouveau-Brunswick, dans votre déclaration qui vient de vous être exposée, ce qu’il y a de forcé, mettons, pour se servir de cette expression-là pour le moment, ce qui a pu être forcé, ce sont vos conclusions ?
R. À mon opinion.
Q. C’est l’opinion.
R. Oui.
Le témoignage de Me Maher comme celui de Me Gravel du 12 et du 26 septembre quant aux prétendues admissions du sergent Doyon doivent être considérés, appréciés et jugés en regard de la campagne entreprise, dès la fin d’août 1955, manifestement en prévision d’un échec possible devant la Cour Suprême pour obtenir le droit d’en appeler de la décision finale de la Cour d’appel du Québec. C’est en effet en septembre et octobre et jusqu’à la fin de novembre que furent entreprises des démarches fébriles pour obtenir des affidavits ou des déclarations tendant à affaiblir ou contredire les faits sur lesquels les juges de la Cour d’Appel du Québec semblaient s’être principalement appuyés pour confirmer le verdict de Percé. Énumérons brièvement les démarches dont il sera plus amplement question ci-après, démarches dont l’objet était manifestement de constituer un dossier à être porté à l’attention du ministère de la Justice et que viendrait appuyer un affidavit de Wilbert Coffin : obtention de reçus relativement à des paiements qui auraient été faits à Wilbert Coffin au cours de mai et de juin 1953 ; obtention d’une déclaration de Wilson MacGregor émettant des doutes sur ce qu’il avait véritablement vu dans la camionnette de Coffin à son retour du bois le 12 juin (« the muzzle of a gun or a piece of iron »), obtention d’affidavits de la part d’individus prétendant avoir aperçu une jeep à l’époque et aux endroits utiles à la défense, notamment, de Hackett, Quirion et docteur Attendu et des frères Tapp, obtention d’un affidavit du reporter MacLean relativement à la jeep Arnold quant à laquelle, à l’époque du procès, il en était venu à la conclusion qu’elle ne pouvait être celle que Coffin avait prétendu voir ; affidavit du docteur et de madame Wilson qui prétendait avoir vu une jeep le ou vers le 5 juin 1953, à la Rivière-du-Loup, une ville située à environ 500 milles de Gaspé et qu’ils présumaient s’être dirigée vers la Gaspésie ; obtention d’un affidavit du chauffeur de taxi qui avait recueilli Coffin lors de son évasion et prétendait l’avoir persuadé de retourner à la prison, affidavit dont l’intention manifeste était d’établir les bons sentiments de Coffin et de laisser savoir qu’il ne se sentait pas coupable ; les affidavits susdits de Me Gravel et de Me Maher ; démarches auprès des membres du jury de Gaspé dans le but de leur faire admettre des doutes sur le bien-fondé de la décision qu’ils avaient rendue. Or, comme nous le verrons, à l’arrière-plan de plusieurs de ces efforts et activités, se retrouvent les conseils et l’influence parfois de Me Maloney mais surtout de Me Gravel, conseils qui furent donnés tantôt avant, tantôt pendant que d’autres se livraient à ces activités.
Parodiant Voltaire, on peut dire qu’il est difficile de concevoir qu’une horloge ait pu fonctionner et n’ait pas eu d’horloger. Pour ma part, je vous exprime l’opinion profondément sentie que toutes ces démarches ont fait partie d’un plan d’ensemble conçu sans doute in extremis, mais fort habile, pour tenter de sauver de la potence un condamné à la non-culpabilité duquel ne pouvaient croire sérieusement ceux de ses procureurs qui avaient pris connaissance de ses déclarations contradictoires et contredites par la preuve et qui savaient la fausseté de l’affirmation fondamentale de l’affidavit de leur client à l’effet qu’il avait été empêché de témoigner au procès et la fausseté d’une insinuation de l’affidavit à l’effet que la jeep identifiée par Coffin sur une photo qu’on lui avait exhibée aurait pu être celle qu’il prétendait avoir vue dans le bois. (À suivre)

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